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L'école de Palo Alto et Paul Watzlawick
Institut Gegory Bateson de Liège

L'école de Palo Alto regroupe différents chercheurs et psychothérapeutes qui ont élaboré à la fois une conception interactionnelle et synchronique du comportement et une méthode de résolution de problèmes psychologiques, révélant ainsi une vision originale de l'être humain. Elle ouvre la voie à une nouvelle science de la communication et du changement.

C'est au début des années 50 que l'anthropologue Gregory Bateson s'installe dans la région de San Francisco et développe - avec son équipe composée de Jay Haley, John Weakland et Don Jackson - la théorie de la « double contrainte » (double bind) qui envisage la maladie mentale comme un mode d'adaptation à une structure pathologique des relations familiales. Cette théorie provoque un bouleversement des conceptions psychiatriques traditionnelles et contribue au développement de la thérapie familiale. Dans le but d'étudier les implications thérapeutiques de cette approche, Don Jackson fonde, en 1959, le Mental Research Institute (MRI) à Palo Alto. Paul Watzlawick, puis Richard Fisch, rejoignent le MRI et poursuivent les travaux du groupe Bateson. Ce dernier quitte Palo Alto en 1963 alors que Haley et Weakland viennent compléter les effectifs du MRI.

Le groupe Bateson originel s'est alors divisé en deux branches : d'une part, Bateson ouvre son approche de la communication à l'étude d'espèces très différentes (des dauphins aux pieuvres ?) et part à la recherche des fondements épistémologiques d'une « écologie de l'esprit » ; de l'autre, Paul Watzlawick et son équipe du MRI recherchent des moyens d'action thérapeutique plus efficaces. Le modèle thérapeutique familial de Palo Alto va évoluer sous l'influence des pratiques originales de Milton Erickson et atteindre sa version la plus dépouillée avec la naissance du « Centre de thérapie brève » à la fin des années 60.

Cette « thérapie brève » ne s'attarde pas sur l'analyse des causes des problèmes mais se focalise sur le symptôme tel qu'il se manifeste ici-et-maintenant dans le système relationnel du patient. Elle définit quelques prémisses d'intervention qui se révèlent généralisables à la résolution des problèmes humains et sociaux les plus divers. Le thérapeute (ou consultant) définit un objectif précis à son intervention et élabore une stratégie visant à modifier les interactions qui maintiennent le problème au sein du système concerné. La conception cybernétique du symptôme, qui envisage ce dernier comme un moyen d'adaptation à un contexte particulier, entraîne une vision « relativiste » des problèmes psychologiques, ce qui rapproche la démarche du psychothérapeute de celle de l'anthropologue et lui permet, dès lors, de se passer de toute conception normative ou pathologisante des problèmes humains.

L'extrême polarisation entre le désir d'une recherche « pure », manifestée par Gregory Bateson, et le souhait d'une action efficace et rapide, défendue par ses anciens collègues, gagne à être perçue comme un ensemble dynamique. Vision intégrant et transcendant des couples habituellement jugés contradictoires tels que l'individu et le système, la pensée et l'action, la permanence et le changement. Les concepts sur lesquels tant Bateson que l'équipe du MRI appuient leurs travaux ont les mêmes origines cybernétiques et systémiques ; ils posent tous le même regard interactionnel sur le comportement humain. On peut ainsi découvrir, dans ce « groupe invisible » de Palo Alto, une sorte de « structure qui relie », une métaphore qui nous permet de mieux cerner la naissance d'une nouvelle conception de l'homme, d'un nouveau « paradigme » qui établit les bases d'une approche interactionnelle et synchronique du comportement et du processus de changement.

L'école de Palo Alto a mis en évidence la réflexivité du processus scientifique : les prémisses et les valeurs qui guident la pensée du chercheur, orientent sa réflexion et déterminent ses conclusions. Tant Bateson que les membres du MRI ont voulu expliciter les prémisses de leur travail et, en dépit de divergences certaines, celles-ci révèlent bien des valeurs communes. Même respect de la diversité (biologique et sociale), même défiance à l'égard des idéologies, même constat des effets néfastes des « buts conscients ».

Nos prémisses sont toujours partielles et les buts que nous nous fixons sur base de celles-ci sont bien souvent à la source de nos difficultés. Pour Bateson comme pour l'équipe du MRI, ce sont nos efforts délibérés en vue de contrôler notre environnement - donc de court-circuiter les régulations naturelles - qui sont à l'origine des difficultés individuelles, mais également culturelles, sociales et écologiques.

Cette position rapproche l'école de Palo Alto de certaines philosophies orientales comme le taoisme (Bateson) ou le bouddhisme zen (le MRI). Bateson cherchait comment penser en harmonie avec les régulations naturelles au-delà du dualisme corps/esprit ; le MRI cherche comment agir sans laisser les leçons du passé faire obstacle à notre perception du présent.

 

PAUL WATZLAWICK


PAUL WATZLAWICK(1921), l'une des figures de proue de l'école de Palo Alto Philosophe et psychothérapeute autrichien. Watzlawick est l'une des figures de proue de l'école de Palo Alto. Après un doctorat en philosophie et langues modernes, il devient analyste jungien en 1954, puis part enseigner la psychothérapie au Salvador. En 1960, il découvre les travaux de l'équipe de Gregory Bateson sur la communication et le rôle des paradoxes dans la genèse de la maladie mentale (théorie de la double contrainte). Cette vision interactionnelle du comportement humain lui laisse entrevoir des possibilités théoriques et thérapeutiques intéressantes.

Il s'associe à l'équipe du Mental Research Institute (MRI) de Palo Alto et prolonge les travaux de Bateson en développant une "pragmatique de la communication" interpersonnelle dont il précise les applications psychothérapeutiques. Depuis 1967, il fait partie, avec R. Fisch et J. Weakland, du Centre de thérapie brève du MRI qui s'efforce de formaliser le processus du changement thérapeutique. Ils ont élaboré une méthode de résolution des problèmes psychologiques basée sur une conception interactionnelle du comportement et l'utilisation de techniques spécifiques (souvent paradoxales) de changement.

Pour Watzlawick, "nous faisons nous-mêmes notre malheur", en nous efforçant de reproduire des solutions qui se sont avérées efficaces par le passé alors que notre contexte de vie s'est modifié. Le travail du thérapeute consiste à amener ses patients à renoncer à leurs "essais de solution" infructueux ; il peut y parvenir en modifiant leur vision du problème (recadrage) ou par le biais d'expériences nouvelles souvent induites par des recommandations paradoxales du thérapeute (injonctions comportementales).

Pour Watzlawick, la psychanalyse fait fausse route en se focalisant sur les causes passées des symptômes ; il met en doute le rôle de la prise de conscience et de l'analyse dans le processus de changement ; c'est en se comportant différemment que les patients dépassent leurs difficultés. Dans l'esprit de Karl Popper, Watzlawick estime que la psychothérapie doit limiter ses prétentions au soulagement de la souffrance et éviter les objectifs utopiques (transparence de la communication, connaissance de soi, recherche du bonheur,…). Ces attentes démesurées, ainsi que les paradoxes du type "sois spontané" dans lesquels nous nous enfermons tous bien souvent, sont d'ailleurs pour lui les causes principales des difficultés psychologiques.

Grand pourfendeur des systèmes de pensée fermés sur eux-mêmes, de toutes les idéologies, Watzlawick propose une solution plus souple à notre quête de cohérence intellectuelle. Les théories ne sont que des constructions mentales, affirme-t-il, des "modèles" qu'il ne faut pas prendre pour le phénomène modélisé : nous construisons notre réalité. C'est probablement là le message essentiel des théories "contructivistes" que Watzlawick a contribué à diffuser tant dans les milieux scientifiques que dans le grand public.

Personne ne peut revendiquer une "meilleure" vision de la réalité qu'un autre au nom de quelque critère objectif que ce soit, seule l'utilité du modèle pour la résolution du problème à traiter peut en justifier l'usage et la valeur.